Noël Barbichon

Parcours

Praticien de Shiatsu - Ingénieur de recherche CNRS (retraité). Électronique, spectrométrie et détecteurs de rayonnement.

Il a été à l’initiative de la création de la formation permanente à l’Université

Paris X1 en 1969 et au CNRS en 1972. Il a piloté l’organisation et l’animation de la formation continue des chercheurs au CNRS dans toutes les disciplines et dans les opérations interdisciplinaires de 1973 à 1994.

Praticien de shiatsu certifié IOKAI SHIATSU EUROPE en 2005.

Il complète sa formation depuis 2002 selon l’enseignement de Tokuda Sensei, dispensé par Isabelle Laading.

Il enseigne le shiatsu familial depuis 2004.

Il s’initie actuellement au Qi Gong enseigné par Béatrice Reynier et, pratiquant le yoga dès 1980, il poursuit depuis 2000 sa formation par les enseignements dispensés par Florence Lemaire.

Expérimenté en sport de montagne (ski et alpinisme dont quelques courses en tête de cordée).

En savoir plus

Le rencontrer

Séminaires de Shiatsu en préparation bientôt en ligne

Sur mesure et sur demande

Contact : noel.barbichon@orange.fr


Rythmes biologiques en médecine traditionnelle chinoise et mécanismes neurobiologiques présidant à ces rythmes
par Noël Barbichon

Les rythmes biologiques ont fait l’objet de nombreux articles et ouvrages qui traitent ces questions selon diverses approches.

Lors de la consultation de ces ouvrages, nous avons orienté notre choix en fonction de notre expérience professionnelle. En tant qu’ingénieur de recherche, nous avons porté notre intérêt sur les avancées de la recherche scientifique en neurobiologie. En tant que praticien de shiatsu, nous avons retenu les ouvrages traitant des principes fondamentaux de la médecine traditionnelle chinoise (auxquels se réfère le shiatsu).

Au terme de cette consultation, il nous est apparu que la recherche en neurobiologie confirmait en partie les modèles explicatifs propres à la médecine traditionnelle chinoise.

Notre propos a pour objet de présenter ces points de convergence et de divergence, ce qui exige en préalable de décrire comment la recherche en neurobiologie et la médecine traditionnelle chinoise abordent chacun à leur manière la question des rythmes biologiques.

 

La chronobiologie à travers les âges. 

Les rythmes biologiques gouvernent notre vie et se révèlent plus particulièrement lorsqu’ils sont perturbés : insomnie, changement d’heure, décalage horaire, intersaison, etc.

En occident, la recherche scientifique sur les rythmes circadiens dans le végétal a été abordée pour la première fois en 1729 par Jean-Jacques d’Ortous de Mairan dans son rapport à  l’Académie royale des Sciences de Paris. En ce qui concerne le règne animal, des recherches sur ce thème ont été engagées  dans les années 1950 par Pittendrich (1).

Depuis quelques années, la recherche scientifique s’est intensifiée dans le domaine de la neurobiologie et de la génétique moléculaire afin de comprendre les mécanismes mis en jeu par l’organisme pour s’adapter aux cycles des jours et des saisons.

Cette question d’adaptation avait été abordée en Chine vers le VIIe siècle dans le Neijing, principal ouvrage de référence en médecine chinoise, lequel traite de l’influence des différents cycles du temps, à l’échelle journalière, mensuelle ou annuelle, pour le diagnostic comme pour le traitement (2).

Entre les approches orientales et occidentales, existe-t-il des convergences dans l’analyse des rythmes biologiques ?

Nous ne pouvons, en quelques lignes, prétendre traiter exhaustivement cette question. Sur la base des résultats de travaux de recherche en neurosciences et en génétique moléculaire, nous considèrerons quelques exemples de description des mécanismes neurobiologiques qui président à ces rythmes.

Puis après avoir rappelé les principes de base de la médecine traditionnelle chinoise (MTC) en matière de rythme, nous tenterons de mettre en évidence ses points de convergence avec les modèles explicatifs développés en neurobiologie.

Description par les neurosciences de la commande et du contrôle des rythmes biologiques

Prenons l’exemple du rythme circadien de 24 heures comprenant la phase de sommeil et la phase d’éveil : l’idée d’un pilotage du rythme circadien par un dispositif physiologique a été à l’origine de nombreux travaux de recherche plus particulièrement à dater des années 1950. Un consensus s’est progressivement établi sur la nature de ce dispositif qui présente toutes les caractéristiques d’une horloge. Cela a été mis en évidence par de nombreuses expériences sur les animaux et sur l’homme : par exemple, l’alternance entre la vie éveillée et le sommeil s’établit sur un rythme de 24 heures même en l’absence de repères entre le jour et la nuit (en restant en permanence dans l’obscurité). Néanmoins, on constate dans cette expérience une dérive lente, c’est-à-dire que petit à petit, la période de sommeil ne correspond plus à la tranche horaire habituelle du dormeur.
 

Synchronisation de l’horloge.

En maintenant une alternance d’obscurité et d’exposition à la lumière du jour, cela a mis en évidence le rôle de la lumière dans la synchronisation de l’horloge

L’horloge a été identifiée et localisée dans le cerveau (les noyaux suprachiasmatiques ou NSC). Ces noyaux génèrent les oscillations propres au rythme circadien.

La synchronisation exige d’une part la production d’un signal de nature biologique et d’autre part une transmission de ce signal à l’horloge. Le signal de synchronisation est produit par la lumière qui agit sur des photorécepteurs spécifiques localisés dans la rétine de l’œil. La transmission du signal s’effectue entre ces photorécepteurs et les NSC par des fibres nerveuses. L’horloge est connectée au sein du cerveau avec la glande pinéale qui secrète une hormone (la mélatonine) lorsque les photorécepteurs de l’œil ne reçoivent plus de lumière. La mélatonine joue alors un rôle dans le déclenchement du sommeil.
 

Les horloges secondaires

Les rythmes biologiques ne se limitent pas à celui de l’alternance éveil/sommeil. Chacun des organes du corps assure ses fonctions selon un rythme qui lui est propre. Par exemple, la fonction glycogénique du foie contrôle une glycémie importante avant le lever du jour et, par ailleurs, pendant la nuit, la libération d’insuline par le pancréas est limitée et la fréquence cardiaque est ralentie. Les tissus adipeux et les muscles sont aussi programmés.

Or des recherches relativement récentes montrent que l’horloge centrale localisée dans le cerveau n’intervient pas directement dans la régulation des rythmes propres à chacun de ces organes. Il existe des horloges secondaires attribuées à chacun de ces organes ; l’horloge centrale du cerveau, elle-même synchronisée par l’action de la lumière sur l’œil, synchronise toutes les horloges secondaires.

Quant aux rythmes saisonniers, les travaux de recherche concernent surtout les comportements animaux (migrations, reproduction). Il s’agit, par exemple, de déterminer les conditions environnementales (durée des nuits hivernales) qui favorisent la synthèse des hormones de reproduction. 

Remarque : Le détail du fonctionnement des horloges et des relations qu’elles établissent entre elles et avec les organes s’explique en faisant appel aux concepts de la génétique et de la biologie moléculaire. .L’ouvrage d’André Klarsfeld (1) «  Les horloges du vivant » ainsi qu’un article de P.Bourgin, É. Chalet, M.-P. Feelder-Schmittbuhl et V. Simonneaux paru dans la revue «  Pour la science »  de novembre 2010 (8)  décrivent ce dispositif complexe tout en se plaçant dans le contexte historique de cette recherche. Le présent article s’inspire largement de ces ouvrages.
 

Régulation du fonctionnement des horloges par rétroaction

La relation entre l’horloge centrale et les horloges secondaires n’est pas à sens unique. Les horloges secondaires envoient elles-mêmes des signaux à l’horloge centrale.

Par ailleurs, la mélatonine secrétée par la glande pinéale (cette sécrétion étant déclenchée par un signal en provenance de l’horloge centrale) a des effets sur le fonctionnement de l’horloge ; la mélatonine lui est utile mais pas indispensable.

Rythmes biologiques et médecine traditionnelle chinoise (MTC)

Pour observer le vivant, la démarche de la MTC est différente de celle que nous adoptons en général en occident, et plus particulièrement lorsque nous avons à traiter une question scientifique.

Le docteur Martine Migaud (3) estime que « nous avons (en occident) une vision fragmentée de la vie (….)  nous avons isolé chacun de ses composants afin de pouvoir les décrire et les analyser (…) Pour comprendre un être humain dans sa globalité, il nous faut additionner les informations que nous avons sur chacun de ses organes ».

La médecine traditionnelle chinoise est imprégnée d’un attachement à une vision globale de l’univers. Ayant remarqué que dans la nature, y compris chez l’être humain, tout fonctionne par cycles et en alternance, les fondateurs de cette médecine sont parvenus au principe « d’énergie vitale », aussi dénommée Qi ou souffle

La MTC a progressivement élaboré une théorie de cette énergie, de ce qui la constitue et de son mode de distribution et de circulation entre tous les organes du corps.


Cycles journaliers

Le cycle journalier de la circulation du Qi est établi selon un horaire précis (heure solaire) :

Poumon 3h à 5h / Gros Intestin 5h à 7h / Estomac 7h à 9h / Rate-Pancréas 9h à 11h / Cœur 11h à 13h / Intestin Grêle 13h à 15h / Vessie 15h à 17h / Rein 17h à 19h / Maître Cœur 19h à 21h / Triple Foyer 21h à 23h / Foie 1h à 3h .
 

Cycles saisonniers

En MTC, le cycle des saisons est pris en considération dans quatre circonstances :

lors de l’analyse physiologique du fonctionnement des organes ;

lors du recensement des déséquilibres d’ordre pathologique ;

lors des procédures de diagnostic ; 

pour le choix du traitement.

L’analyse du fonctionnement des organes et des relations qui s’établissent entre eux (influence, contrôle) se réfère au modèle de classification des 5 éléments (Bois, Feu, Terre, Métal, Eau). À chacun de ces éléments sont associés un couple d’organes et une saison (par exemple pour l’élément bois, sont associés foie, vésicule biliaire et le printemps).

En ce qui concerne les aspects pathologiques, les perturbations de l’énergie vitale (Qi) dues aux facteurs environnementaux (vent, chaleur, froid, humidité, sécheresse), sont identifiés et caractérisés par rapport aux éventuels déséquilibres endogènes.

Les indicateurs utilisés pour l’établissement d’un diagnostic subissent eux-mêmes l’influence des saisons, en particulier pour la prise des pouls radiaux (en hiver, les pouls sont plus « profonds » qu’en été).

Selon les caractéristiques normales de la saison (vent, chaleur, froid, humidité, sécheresse), il sera tenu compte des niveaux de susceptibilité à la maladie, lequel dépend du terrain constitutionnel du patient (état du yin et du yang en termes de plénitude ou de déficience).

Par ailleurs, lorsque les conditions se révèleront anormales pour la saison, il sera tenu compte lors de l’examen d’un patient de la qualité de son énergie vitale (Qi) et de sa capacité à surmonter les perturbations environnementales. Il s’agit là de la prévention envers les facteurs toxiques ou déséquilibrant. 

Pour le choix du traitement, il peut être tenu compte des conditions climatiques. Selon le Neijing, l’usage des herbes médicinales est adapté aux variations saisonnières ; « éviter de prescrire les herbes de nature froide en hiver, les herbes fraîches en automne, les herbes tièdes au printemps et les herbes chaudes en été »  (4).

(En diététique chinoise, les aliments de nature fraîche ou froide - les légumes par exemple - éliminent la chaleur et stimulent la production des liquides organiques).

Les aliments de nature tiède ou chaude (épices, alcool, mouton) éliminent le froid et activent le Qi dans les méridiens. (5)

Pour un traitement shiatsu ou par acupuncture administré à un patient dont on aurait identifié un déséquilibre du Qi  dans un méridien, il est judicieux d’intervenir sur les points de saison du méridien. Il existe sur chaque méridien cinq points spécifiques, chacun de ces points correspondant à une saison. (L’été indien est considéré comme saison).

Points de convergence entre la médecine traditionnelle chinoise et les orientations de la recherche scientifique poursuivie en neurobiologie sur le thème des rythmes biologiques. 

Le premier point de convergence porte sur la prise en considération de l’existence des rythmes, circadiens et saisonniers. Néanmoins, alors que la neurobiologie s’efforce de détailler les rouages du processus génético-moléculaire par lequel les rythmes s’établissent et se maintiennent, la MTC intègre toutes les variables propres à ces rythmes au sein de sa théorie et dans sa pratique clinique (pathologie, diagnostic, thérapie). La médecine occidentale, sur le plan clinique, se limite à des applications ponctuelles ; par exemple, des tentatives de régulation du sommeil par administration de mélatomine et de luminothérapie, ou encore l’observation  du facteur horaire pour l’administration de certains médicaments pour éviter certains effets secondaires (cas de l’oxaliplatine).

Le deuxième point de convergence porte sur l’approche systémique des phénomènes complexes.

En neurobiologie, cette approche conduit à intégrer dans l’étude du processus génito-moléculaire, l’interdépendance dans le fonctionnement des organes concernés et même parfois l’organisme dans sa totalité. Cette approche reste néanmoins délimitée par l’objet même de l’étude, en l’occurrence : l’horloge. En MTC, l’approche systémique porte sur les conditions d’équilibre de l’être dans sa totalité.

Remarque : Denis Noble (6) a adopté l’approche systémique appliquée à un seul organe (le cœur) .Il a pris en compte toutes les variables et toutes les interactions concernant le fonctionnement du cœur. Cela a permis la mise au point d’un médicament. (Ivabradine) utile pour le traitement des crises cardiaques.

Le troisième point de convergence porte sur la capacité des horloges à produire des rythmes de manière innée et autonome.

En se référant à la génétique moléculaire, les neurobiologistes ont pu identifier les rouages et mécanismes des horloges, ainsi que leur localisation au sein de la plupart des cellules. Ils ont alors constaté l’autonomie de leur fonctionnement.

(Denis Noble (6), dans son article sur les principes de la biologie des systèmes, montre que le rythme des battements du cœur repose sur un fonctionnement autonome au niveau cellulaire.)

Par contre, la MTC ne décrit pas un mécanisme localisé des horloges, mais elle se réfère aux règles qui régissent la circulation des énergies entre les organes. En faisant appel aux outils permettant d’identifier l’itinéraire emprunté par l’énergie (pouls, méridiens, langue, etc.), la MTC a pu établir le programme horaire et saisonnier des rythmes biologiques propres au fonctionnement des organes. Il ne s’agit plus ici d’horloge, mais du mouvement inné et autonome du Qi.

Le quatrième point de convergence porte sur le principe de rétroaction. En biologie moléculaire, la production de protéines ou d’hormones ou de signaux électro-chimiques peut être contrôlée et régulée par une rétroaction négative due à l’action d’inhibiteurs.

La MTC se réfère à la notion de rétroaction sous des termes équivalents dans la théorie de la production du yin et du yang par le mouvement et la variation du Qi. « Les entités yin et yang se maintiennent en équilibre grâce à leur force mutuelle d’opposition »(7).

La représentation graphique du yin et du yang confirme ce principe d’équilibre par rétroaction en figurant une portion de yin dans le yang et réciproquement.

Conclusion

En explorant différentes approches de la question des biorythmes, nous avons voulu attirer l’attention, d’une part, sur les avancées de la recherche en chronobiologie en termes de méthode (démarche systémique) et de résultats, et d’autre part, sur les convergences et divergences de cette recherche avec les principes auxquels se réfère la médecine traditionnelle chinoise. Nous ne nous sommes pas placés volontairement dans une perspective de vulgarisation scientifique, ni d’initiation à la médecine traditionnelle chinoise. Nous avons simplement voulu poser quelques jalons pour susciter une réflexion sur un plan épistémologique qui aurait pour objet de comparer la démarche de modélisation propre à  la neurobiologie par rapport au processus par lequel la médecine traditionnelle chinoise a élaboré au cours des âges sa théorie sur la base d’une pratique clinique.

Les personnes (scientifiques, praticiens des arts martiaux, partisans d’une approche de la prévention et de la santé fondée sur l’équilibre de l’Être par rapport à son environnement) souhaitant approfondir toutes ces questions peuvent, dans une première étape, se référer aux ouvrages que nous avons consultés pour traiter ce thème des biorythmes.
 
© Noël Barbichon 
Reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur
 

Bibliographie

Pour traiter le thème des biorythmes, nous nous sommes inspirés des ouvrages présentés dans cette bibliographie.

Les horloges du vivant André Klarsfeld  Edition Odile Jacob 2009.

Précis de médecine chinoise P. Éric Marié  Edition Dangles  2008.

Qi gong- Les Secrets de l’énergie vitale qui guérit.  Edition Le Centre du livre naturel 2001 et International Qi gong scientific research association.

Les bases théoriques de la médecine traditionnelle chinoise.  Universités de médecine traditionnelle chinoise de Nanjing et de Shanghai. Traduit et adapté par Dr. You-wa Chen  Edition You- Feng.

Les cinq saisons de l’énergie. La médecine chinoise au quotidien.  Isabelle Laading  Editions Désiris 1998.

Biologie  L’ère numérique. Sous la direction de Magali Roux.  CNRS éditions.

Revue « Pour La Science » Novembre 2010.


Conscience, cerveau.
La conscience de soi dans le mouvement 
par Noël Barbichon 

Par quel processus accède-t-on à la conscience de soi ? Quelle démarche pédagogique en faciliterait l’accès ? Quels sont les obstacles à surmonter ? En s’inspirant de notre expérience dans la pratique du yoga et plus modestement du Qi Gong, nous tentons de répondre à ces questions par un examen des états de conscience spécifiques à ces pratiques et par une référence aux travaux de recherche en neurophysiologie

 

 


Avant-propos

Cet article doit être considéré comme un essai. L’auteur, Noël Barbichon, ancien ingénieur de recherche au CNRS, n’est ni chercheur en neurophysiologie, ni professeur de yoga ou de qi gong Il pratique le yoga depuis 30 années, le qi gong depuis peu et par ailleurs pratique et enseigne le shiatsu.

Le but de cet article est d’inciter à une réflexion ayant pour objet le yoga, les techniques de relaxation et le qi gong. Quant aux spécialistes de la neurophysiologie, en particulier ceux qui sont cités en référence dans cet article, nos propos ne pourront retenir leur intérêt que par une perspective d’applications des avancées de leur recherche.

C’est en fait aux professeurs de yoga et de qi gong que l’auteur soumet sa réflexion personnelle et, en tant que scientifique, pratiquant du yoga et du shiatsu, fait part de son expérience personnelle sur les processus d’accès à la connaissance de soi.

Il serait concevable de prolonger cette réflexion par un échange de points de vue en se basant sur l’état de la recherche en neurophysiologie et sur l’état des questions en suspens. C’est l’un des objectifs poursuivi par cet essai.

 

Table des matières

Intérêt de l’examen des états de conscience spécifiques à la relaxation, au yoga et au qi gong en se référant à la recherche en neurophysiologie.

La notion de conscience et les états de conscience examinés par les chercheurs en neurophysiologie.

Examen des états de conscience dans la pratique du qi gong et du yoga : quels liens peuvent s’établir entre l’intention d’exercer un mouvement et la conscience de ce mouvement. Intention et attention.

Imaginer un mouvement

Exercer inconsciemment un mouvement

Exercer consciemment un mouvement :

Lorsque le mouvement démontré par le professeur précède son exécution

Lorsque le mouvement s’exerce simultanément à sa démonstration : examen des divers modes d’intégration et de restitution (mimétisme et effet miroir, mémorisation et automatisme volontarisme, autonomie et harmonie). Remarque : autonomie et mémoire souvenir.

Pilotage des mouvements par le professeur énonçant des directives précises et détaillées.

Contribution du yoga nidra au développement de la perception de soi. Les différentes  étapes de son évolution. État d’absence.

Orientations de l’enseignement en fonction des motivations et des attentes :

les attitudes initiales et les attentes des pratiquants ;

évolution des attitudes (constat des écarts entre attentes et effets non attendus)

le professeur fait face à ces situations.

En conclusion.

Bibliographie.

 

Intérêt de l’examen des états de conscience spécifiques à la relaxation, au yoga et au qi gong en se référant à la recherche en neurophysiologie.

Quel intérêt de faire un tel examen ?

Le premier intérêt serait de comprendre par quels processus s’établissent d’une part, d'une part, les états de conscience corporels l (conscience du corps, conscience de soi) et d’autre part, le positionnement du soi par rapport à l’environnement (par exemple par rapport au professeur ou/et à ses directives).

Le second intérêt serait de tirer des conclusions à l'intention des enseignants.

 

La notion de conscience et les états de conscience examinés par les chercheurs en neurophysiologie.

Avant d’examiner ces états de conscience, il s’avère nécessaire de préciser parmi toutes les acceptations de la notion de conscience, celle qui ici sera retenue. De nombreux auteurs ont abordé cette question :

Sid Kouider, du laboratoire des sciences cognitives et de psycholinguistique de l’École Normale Supérieure de Paris, précise dans un article de la revue Pour la Science n° 405 juillet 2011 (page 46), que la notion de conscience relève d’un domaine scientifique assez jeune qui a débuté il y a moins de 20 ans et que jusqu’alors parler de conscience était surtout réservé aux discussions métaphysiques, voire ésotériques. Il constate que l’on ignore comment et pourquoi nous sommes conscients ; nous savons cependant quand la conscience est présente.

Élisabeth Pacherie, dans la revue « Pour la Science » n°302 de décembre 2002, inventorie ces différentes notions et plus particulièrement :

la conscience cognitive. Il s’agit soit d’un état lié à la perception d’un bruit, d’une odeur, soit d’un état à caractère introspectif ou réflexif. (J’ai conscience d’avoir conscience, j’inspecte le cours de ma pensée).

la conscience phénoménale : l’effet que produit en soi le son de la trompette, la madeleine de Proust.

La revue Sciences Humaines a publié un numéro spécial dirigé par Jean-Fançois Dortier sur « le cerveau et la pensée (perception, mémoire, intelligence, représentation, conscience )».

Jean Delacour, dans le même numéro de la revue où s’exprime Elisabeth Pacherie, recense les diverses approches de la conscience, notamment celles retenues  par les chercheurs en neurophysiologie lorsqu’ils explorent certains états de conscience afin d’identifier les évènements neuronaux du cerveau qui y correspondent.

Don Tucker (directeur du centre de neuroinformatique à l’Université d’Orégon USA) et Mark Holmes (directeur du laboratoire de neurophysiologie de Seattle) citent dans un article de la revue Pour la Science N° 405 juillet 2011, les travaux de recherche de Basilis Zikopoulos et de Helen Barbas de l’Université de Boston sur les états épileptiques.

Ils ont pu établir des relations entre la perte de conscience et les altérations des circuits entre certaines structures du cerveau.

Cela a permis de discerner des composantes neurophysiologiques de la conscience correspondant aux structures identifiées du cerveau.

Ils distinguent les composantes suivantes :

la mémoire du présent

l’absence

l’intention

l’attention.

Tucker et Holmes définissent l’intention comme « le fait d’agir volontairement dans un but précis » et l’attention comme « le fait de concentrer ses ressources mentales sur un objet, un fait ou un individu ». (ce que l’on retrouve dans la pratique du qi gong en posant son attention par exemple sur un point, un organe, un méridien…).

 L’absence correspond « à une conscience momentanément perturbée, inerte, sans intention, incapacité d’action, sans perdre la mémoire du présent ».

La mémoire du présent consiste à la capacité « d’utiliser le présent immédiat et d’anticiper le futur proche. Elle assure une continuité de la perception de soi et du monde qui nous entoure, c’est-à-dire de la conscience.(…). Cette composante de la conscience est liée à l’intentionnalité ».(…) « Imaginez que vous ne vous souvenez pas de ce qui s’est passé il y a une seconde. Êtes vous encore conscient ? » (…) « En considérant que la conscience requiert à la fois le contexte de la mémoire récente et la projection d’évènements dans le futur, nous suggérons que la mémoire du présent est une composante essentielle de la conscience ». (…) « La conscience du présent dans un contexte donné nécessite le fonctionnement de réseaux cortico-limbiques ».

Michel Desmurget et Angela Sirigu, du centre de neuroscience cognitive de Lyon ont publié dans la revue « Science » du 8 mai 2009, les résultats de leurs travaux de recherche sur la conscience du mouvement et sur la mise en évidence des structures cérébrales concernées.

En stimulant différentes zones du cortex pariétal du cerveau ou en agissant sur l’intensité de la stimulation, ils ont pu distinguer :

un état conscient associé à l’intention d’exercer un mouvement sans pour autant donner suite à cette intention

une illusion d’exercer effectivement ce mouvement si, dans l’état d’intention consciente, l’intensité de la stimulation de la zone du cerveau était plus élevée.

un mouvement exercé inconsciemment en l’absence même d’intention lorsqu’une autre zone du cortex pariétal différente des cas précédents était stimulée.

Angéla Sirigu en conclut que, d’une part, la conscience du mouvement ne réside pas dans le fait de l’effectuer, mais dans l’intention préalable d’exercer ce mouvement, et que, d’autre part, l’état de conscience exige une mise en relation (réseaux de connexions entre les neurones) des différentes zones du cerveau qui ont été stimulées.

Giulo Toivoni (université du Wisconsin) et Cristophe Koh (Institut de technologie de Californie) ont élaboré sur la base de leurs travaux une théorie expliquant que l’émergence de l’état conscient serait due à de tels réseaux.

 

Examen des états de conscience dans la pratique du yoga : quels liens peuvent s’établir entre l’intention d’exercer un mouvement et la conscience de ce mouvement ?

La prise en considération de tels liens est coutumière dans la pratique du yoga et est conforme à un certain nombre de principes présidant à son enseignement.

Trois situations sont à distinguer par rapport à différents états de conscience :

1.   Imaginer un mouvement avant de l’exécuter,

Cela consiste à  dérouler mentalement le film des enchaînements. La connexion entre l’intention et la mémoire du présent est alors favorisée au sein du réseau cortico-limbique, cela permettant (selon Don Tucker et Marc Holmes) d’établir par une orientation de l’attention une continuité de la perception de soi.

Cette démarche est effectivement courante dans certaines pratiques sportives, en particulier en préalable de figures acrobatiques. Elle consiste à installer le mouvement – qui doit être exécuté ultérieurement – dans la mémoire du présent  (selon la procédure définie par Tucker et Holmès). L’illusion d’exercer effectivement le mouvement est créée par le pratiquant.

Remarque : L’illusion peut aussi être le résultat d’une incitation émanant du professeur. Néanmoins, pour certaines personnes, cette incitation ne produira qu’un certain état de conscience se limitant à une intention d’exercer le mouvement sans nécessairement y donner suite. Mais l’intention ne suffit pas pour créer l’illusion d’exécuter le mouvement comme l’explique Angela Sirigu : à l’état de conscience associé à l’intention correspond une stimulation d’une zone du cortex pariétal du cerveau moindre que pour l’état de conscience associé à l’illusion.

En fait, ces personnes n’établissent pas de liens entre l’exercice d’imagination proposé par le professeur et celui d’exécuter effectivement le mouvement. Si par expérience elles s’attendent à ce que l’exécution succède à la séquence imaginaire, ces personnes seront tentées de mémoriser mentalement les enchaînements des mouvements. En conséquence, la démarche proposée par le professeur serait détournée de sa fin. Des exercices d’imagination dont le non suivi d’exécution serait annoncé permettrait de contourner la difficulté liée à l’effort de mémorisation.

2.   Exercer inconsciemment un mouvement.

L’exécution d’un mouvement dans l’état d’inconscience constatée par exemple lors d’une crise d’épilepsie, n’est pas due à une intention en raison de la rupture de connexion dans le réseau de neurones. Mais il faut distinguer l’aspect inconscient de l’aspect involontaire.

En effet, dans d’autres circonstances, on peut prendre conscience d’un mouvement exécuté involontairement, c’est-à-dire sans être dû à une intention ; il s’agit : soit d’une action réflexe, soit d’un brusque relâchement musculaire, soit de l'apparition d’une crampe musculaire.

Cet état particulier ne constitue pas d’obstacle à l’exécution volontaire et consciente d’un mouvement.

3.   Exercer consciemment un mouvement.

L’exercice conscient du mouvement est ici abordé sous un aspect pédagogique : l’exécution du mouvement par un pratiquant est examinée en fonction de la méthode d’enseignement adoptée par le professeur. À savoir :

  • la démonstration du mouvement par le professeur précède son exécution.
  • l’exécution par les pratiquants est simultanée à la démonstration par le professeur.
  • l’exécution par les pratiquants est pilotée par le professeur énonçant des directives précises et détaillées.

 

La démonstration du mouvement par le professeur précède son exécution par le pratiquant :

Pour exécuter ce mouvement, le pratiquant doit se référer au souvenir qui s’est inscrit par une perception visuelle lors de la démonstration par le professeur. À cette fin, l’intention d’exécution est connectée au réseau « mémoire du passé » en lieu et place d’une connexion à la « mémoire du présent » laquelle est en correspondance avec la perception de soi.

Faute de cette perception de soi, l’attention – c’est-à-dire le fait de concentrer ses ressources mentales sur un objet, un fait, un individu – ne peut se porter que sur le souvenir du mouvement exécuté par le professeur.

Remarque : des travaux de recherche en neurophysiologie ont mis en évidence que l’évocation d’un souvenir (par exemple d’un son, d’un geste démontré) nécessite  des connexions spécifiques dans le cerveau.

 

L’exécution par les élèves est simultanée à la démonstration par le professeur :

Dans leur tentative de reproduire le mouvement, les pratiquants adoptent selon leur mode personnel d’apprentissage l’une des démarches suivantes : le mimétisme, l’automatisme, le volontarisme, l’harmonisation en autonomie.

  • Démarche d’intégration du mouvement par mimétisme :

Elle consiste pour le pratiquant à observer le mouvement exécuté par le professeur tout en le reproduisant simultanément. S’il s’agit d’un mouvement que le pratiquant découvre au fur et à mesure de son déroulement, il ne lui est pas possible de procéder par anticipation. L’intention du pratiquant ne réside donc pas dans le but à atteindre faute de connaître ce but, mais il réside dans le but de copier le mouvement afin d’acquérir ultérieurement la capacité de le reproduire en autonomie. Cette préoccupation engendre nécessairement une exigence de mémorisation et en conséquence une projection mentale dans le futur. Cette attitude est un obstacle à ce qui peut être attendu d’une assimilation d’un mouvement en opérant par mimétisme.

Deux conditions sont à satisfaire pour contourner cet obstacle. Le pratiquant doit accepter :

1. d’assujettir le déroulement et la destination du mouvement non pas à sa propre intention mais à celle du professeur, en fait de faire confiance à une mémorisation spontanée par le corps en abandonnant tout souci de mémorisation mentale.

2. de porter son attention sur son propre « ressenti » corporel dans l’exécution du mouvement.

Remarque : La soumission à une intention étrangère à soi-même revient à une acceptation de l’effet « miroir ». Cet effet étudié en neurophysiologie consiste en une excitation des neurones moteur d’une personne lors de l’observation d’un mouvement exécuté par une autre personne, sans pour autant exercer elle-même le mouvement. Mais si la personne exécute effectivement le mouvement qu’elle observe, comment pourrait-on expliquer une activation musculaire réelle par l’effet «  miroir » ? Des éléments de réponse à cette question peuvent se dégager des travaux de recherche sur l’hypnose poursuivis par Y. Cojan (Université de Genève) : « L’exécution du mouvement (en hypnose) serait déconnectée de l’intention et de l’attention (et exclue) une inhibition directe du cortex moteur par les ordres adressés par l’hypnotiseur et suggère un changement d’activité du cortex frontal et du cortex pariétal. (…) Le cortex moteur (…) apparaît déconnecté des aires prémotrices impliquées dans la planification des mouvements » ( Jean-Jacques Perrier, revue Pour la Science N° 382 Août 2009 p.6  et Y. Cojan et al, Neuron, vol 62,p.862, 2009).

Cette déconnexion constatée par Y. Cojan correspond effectivement à la situation de l’apprentissage par mimétisme où le pratiquant ignore la planification du mouvement et se soumet à l’intention du professeur. Par contre, en ce qui concerne l’attention, la référence à l’hypnose se justifie difficilement. En pratiquant le mouvement par mimétisme, pourrait-on  porter son attention sur le « ressenti » corporel ? Est-ce que le fait de porter attention sur le « ressenti » perturbe la capacité d’imiter avec rigueur et à tout instant ?

Or, faute de cette attention sur le « ressenti », la capacité de reproduire ultérieurement le mouvement en autonome sera difficile sinon impossible.

Comment contourner cette difficulté ?

Par exemple, en adoptant une démarche facilitant l’acquisition d’automatismes corporels.

C’est par la répétition que s’établit progressivement – sans en avoir conscience - une mémoire du corps, sous réserve de limiter l’alternance essai / erreur / rectification. Cette mémoire du corps peut s’établir grâce  à l’émission par les muscles de signaux à destination du cerveau pour l’informer de leur propre état (état au repos ou état activé). Le cerveau, par ses connexions en réseau, établit une synthèse des informations issues des circuits de la vision, des neurones moteurs et des capteurs musculaires.

 À ce propos, Jean Pierre Roll, directeur du laboratoire de neurobiologie humaine

 d’Aix – Marseille, précise dans un article sur le thème « Les muscles, organes de la perception » (revue Pour la Science N° 218 juin 1998 p.92-99) :  « Le cerveau se structure ainsi continuellement au cours de la vie, grâce aux activités sensorielles déclenchées par ses propres commandes motrices. La sensibilité musculaire occupe une place prépondérante lors de nos apprentissages moteur « .

Dès que la mémorisation du mouvement par le corps commence à s’établir, le pratiquant peut se libérer de son observation du professeur et des effets du mimétisme pour porter son attention sur le « ressenti » corporel et sur le positionnement de son corps dans l’espace.

À ce propos, Yves Trotter, de l’Université de Toulouse note que « des messages provenant des récepteurs sensoriels des muscles extra-oculaires arriveraient dans le cortex visuel et contribueraient à la représentation des distances et du monde en trois dimensions » (revue Pour la Science N° 248 p.97).

  • Démarche d’intégration du mouvement par automatisme :

Dans le cas où le pratiquant néglige de porter son attention sur le « ressenti » corporel, il pourra néanmoins mémoriser corporellement le mouvement à force de répétition de l’exercice. En fait, il reproduira le mouvement selon le mode automatique, sans « ressenti », sans présence de soi dans l’espace, sans commande volontaire en restant étranger à son mouvement. Son intention a pour unique objet la décision de faire le mouvement.

Ce mode d’exécution automatique du mouvement sans présence à soi-même peut aussi se révéler accidentellement chez un pratiquant confirmé ayant acquis l’expérience du « ressenti »

Il s’agit là d’un défaut d’attention.

  • Démarche d’intégration du mouvement par une démarche volontariste :

Le volontarisme consiste en une attitude de privilégier l’intention par rapport à l’attention quel que soit le mode de démonstration du mouvement par le professeur (démonstration préalable avant l’exécution ou exécution simultanée à sa présentation). Fréquemment, le pratiquant volontariste observera la démonstration en portant son attention sur le positionnement final du mouvement plutôt que sur le processus ou sa trajectoire. La pratique volontariste échappe ainsi à l’effet « miroir ». Pour atteindre l’objectif final du mouvement qu’il aura repéré, le pratiquant volontariste décidera par lui-même des actions motrices dont il a l’expérience pour composer la trajectoire. Son mouvement est régi exclusivement selon la définition stricte de l’intention  « agir volontairement dans un but précis » en choisissant comme but le positionnement final du mouvement.

  • Démarche d’intégration du mouvement selon le mode «  autonome et en harmonie » :

Cette démarche concerne les pratiquants ayant intégré la conscience de soi lors de l’exécution d’un mouvement. Lorsqu’ils exercent le mouvement simultanément avec le professeur, ils peuvent se dispenser du mimétisme pour reproduire le mouvement observé.Tout en étant exécuté de façon autonome, l’attention du pratiquant se porte sur sa propre expression corporelle en l’harmonisant avec celle du professeur.

Cette harmonie se manifeste lorsque le pratiquant associe l’exécution autonome de son mouvement  à une perception du propre « ressenti » du professeur centré sur l’exécution du même mouvement.

Remarque : Lors d’une pratique libre, en l’absence d’un professeur et de ses directives, l’intention précède nécessairement l’exécution d’un mouvement. Selon le niveau de connaissance du détail dans les enchaînements d’un mouvement, le pratiquant fera appel soit à sa mémoire / souvenir, soit à la mémoire du corps. Dans ce cas, au seul énoncé intentionnel d’un enchaînement ou d’une posture, l’attention se traduit par un accueil du « ressenti » tel qu’il s’exprime.

 Dans le cas où le pilotage du mouvement exige l’appel à la mémoire / souvenir, l’attention (conscience de soi et du mouvement) risque de dériver en raison d’une anticipation par la pensée sur les détails d’un enchaînement.

Un autre risque de dérive peut se présenter lorsque l’exploration de la mémoire / souvenir ne présente aucune difficulté : le mouvement mémorisé par le corps peut s’exécuter automatiquement  sans y porter attention. (L’exécution automatique d’un mouvement

  - par exemple : la marche, la préhension d’un objet -  est heureusement acquise dans la vie courante, et cela permet de porter ailleurs son attention , alors que dans les situations examinées ici, il s’agit de mettre en évidence les processus qui favorisent ou inhibent le « ressenti » et la conscience de soi). La connaissance de ces processus permet aux professeurs d’orienter ses méthodes d’enseignement en fonction du profil des pratiquants.

Parmi ces méthodes, l’une d’entre elles illustre la thématique de dissociation de l’attention par rapport à l’intention :

  • Pilotage des mouvements par le professeur en énonçant des directives précises et détaillées.

Selon le dictionnaire Larousse, piloter c’est guider, diriger, commander.

La fonction de guider :

En énonçant des directives précises qui accompagnent tout au long de son processus le mouvement que doit exécuter le pratiquant, le professeur  lui permet de porter son attention sur le ressenti dans l’exécution.

Guider, c’est aussi inciter le pratiquant à connaître ses limites, à identifier et localiser ses éventuelles tensions et relâchements musculaires.

La fonction de diriger :

En choisissant les exercices et l’ordre dans lequel ils devront se dérouler, le professeur permet au pratiquant  de s’immerger progressivement dans un enchaînement de mouvements.

La fonction de commander :

En prescrivant le rythme des différentes séquences d’exercices en alternance avec les pauses, le professeur permet au pratiquant de se libérer de toute intention.

En résumé, le professeur ayant l’exclusivité de toutes les intentions, accompagne le pratiquant dans une démarche d’écoute de son corps pour le diriger vers le ressenti.

Remarque : Le « ressenti » musculaire se manifeste par des signaux émis par les fibres intrafusales des muscles à destination du cerveau. La fréquence de ces signaux est caractéristique de l’état du muscle (actif ou au repos). (J.P. Roll revue Pour la Science N° 248 Juin 1998 P. 94).

Lorsqu’il s’agit d’une séance de yoga, la séquence de yoga nidra n’a pas seulement un effet de relaxation ; elle peut aussi conforter un entraînement à porter attention sur son propre état corporel et sur le « ressenti » de l’état musculaire

Contribution du yoga nidra au développement de la perception de soi. Les différentes étapes de son évolution. État d’absence.

La démarche empruntée pour conduire une séquence de yoga nidra lui est spécifique et ne peut prétendre servir de modèle à d’autres situations pédagogiques. Elle est toutefois exemplaire pour illustrer le processus de dissociation de l’intention par rapport à l’attention.

On pourra néanmoins faire aisément des analogies avec le qi gong qui est une discipline cousine, méditation en mouvements fluides et lents réalisés en conscience, porté aussi par des valeurs et des références comportementales bouddhistes.

La perception de soi exige une qualité d’écoute de « ce qui est » et non pas de ce qu’on s’attend à entendre. À cette fin, il s’agit de se libérer de toute intention ou de but, pour ne laisser de place qu’à l’attention.

De quelle intention doit-on se libérer ? Il s’agit paradoxalement de se libérer de l’intention de maîtriser les tensions, car cette volonté de maîtriser s’assimile à une commande motrice. Or c’est l’absence de commande motrice qui permet au corps, aux muscles et aux articulations de se relâcher. Cette absence de commande correspond à une déconnexion des circuits fronto-thalamiques du cerveau.

Comment créer les conditions pour réaliser cette déconnexion ? Cette mission revient au professeur de yoga qui par des injonctions va diriger l’attention des pratiquants successivement sur telle ou telle partie du corps. Il s’agit d’injonctions claires et précises, exprimées paisiblement, en évitant tout commentaire ou explication qui serait non seulement superflue, mais contrarierait le processus de déconnexion des circuits neurologiques.

La volonté et la fonction de décision du professeur se substituent à celle des pratiquants en choisissant les injonctions, le rythme de leur énoncé et les parties du corps soumises à examen.

Pour un pratiquant s’initiant à cette démarche, les injonctions auront pour effet de fixer son attention sur la partie du corps désignée ( doigt, poignet, avant-bras, coude, etc.). Le choix de cette partie du corps ne relève pas de sa volonté, de sa décision. Il va ainsi inventorier des composantes de son propre corps selon un déroulement qui lui sera dicté. Bien entendu, cela suppose qu’il joue le jeu, qu’il accepte le principe de l’exercice. La série d’injonctions ne laisse pas de place à la pensée qui viendrait perturber l’attention ; cette neutralisation d’éventuelles perturbations est associée à une déconnexion entre la zone du cerveau correspondant à l’attention avec la zone du cerveau correspondant à l’intention, sans pour autant attribuer la capacité de fixer l’attention à la déconnexion des circuits neurologiques fronto-thalamiques.

(Remarque : Les perturbations dues à la pensée dans la pratique de la méditation sont neutralisées par une prise de conscience de cette dérive de l’attention, ce qui exige une injonction personnelle, même s’il s’agit d’une séance de méditation guidée.)

Il est bien évident que d’une séance à l’autre, le professeur de yoga devra varier le mode de présentation de ses injonctions afin d’éviter une anticipation des injonctions par le pratiquant qui les aurait mémorisées et qui réactiverait ainsi la démarche volontariste par une restauration de l’intention.

Ce risque de dérive de l’attention se retrouve dans la pratique du training autogène de J.H. Schultz où les injonctions qui doivent être mémorisées sont proférées mentalement par le sujet lui-même. En conséquence, l’exécution de l’injonction (qui consiste à porter son attention sur l’état d’une zone du corps) peut être contrariée par l’anticipation mentale de l’injonction suivante. La présence à soi est alors perturbée. Dans d’autres cas, une absence du « ressenti » sera due à une exécution automatique des injonctions qui ont été mémorisées.

Dans la pratique du yoga nidra, la soumission aux injonctions aura un effet anti-stress. Elle permettra dans une première étape d’échapper à la volonté et à toute intention.

Dans une seconde étape, l’absence répétée d’intention offre au corps la possibilité de s’exprimer par lui-même. Parfois, cela peut se manifester par des soubresauts, des perceptions de tensions musculaires ou par la révélation de zones douloureuses.

C’est en portant attention, dans une troisième étape, à cette expression du corps que progressivement s’établit une perception de telle ou telle zone du corps, tel qu’il est et non pas tel qu’on voudrait l’entendre. Cet entraînement à l’écoute a pour effet de développer la présence à soi, autrement dit la conscience de soi. Cela peut se manifester au cours de séances de yoga nidra par une perception d’un flux parcourant le corps.

Exprimons sous une forme poétique ce processus en trois étapes :

Pour écouter son corps, il faut d’abord qu’il parle.

Et pour qu’il se mette à parler, il faut l’écouter,

L’écouter tel qu’il est, même s’il est dans l’incapacité de parler.

C’est parce qu’on lui a donné la capacité de parler

Que l’on peut entendre ce qu’il dit.

Remarque sur l’éventuelle équivalence entre l’état d’absence et l’état résultant d’une relaxation : L’absence est décrite par les neurophysiologistes comme un état " où la conscience est momentanément perturbée, l’individu est inerte, sans intention et incapable d’effectuer la moindre action >> (Don Tucker et Holmès revue Pour la Science N° 405 juillet 2011). Cet état correspond à celui qui est constaté lors de crises d’épilepsie bénignes de durée de l’ordre de 10 secondes sans engendrer d’effet sur la mémoire au terme de cet état.

À l’état d’absence correspondrait une déconnexion neurologique du lobe frontal du cerveau qui serait distincte de la déconnexion fronto-thalamique associée à la perte du contrôle volontaire des intentions lors d’une relaxation.

En conclusion de cet examen des effets de la pratique du yoga nidra, il ressort que la conscience de soi, la présence à soi repose sans s’y réduire à l’écoute de son propre corps tel qu’il est . C’est la raison pour laquelle le yoga nidra est complémentaire à la pratique du yoga postural, car en dissociant l’intention de l’attention il donne une capacité d’écoute du corps et de ses subtilités lors de la prise d’une posture. En outre, il offre au penchant volontariste un moyen de s’en libérer.

Un raisonnement simpliste en déduirait qu’il suffirait de pratiquer le yoga nidra pour pouvoir ensuite percevoir systématiquement la justesse dans la prise et le vécu d’une posture. Or, la facilitation de cette perception repose sur le mode d’enseignement du professeur et bien évidemment sur l’adhésion du pratiquant à expérimenter ce qui lui est suggéré. L’énoncé par le professeur de directives précises accompagnant l’installation du corps dans la posture peut aider le pratiquant à dissocier l’intention de l’attention. En suivant pas à pas ces directives, tout en les adaptant en fonction de ses propres limites, le pratiquant, libéré de tout effort mental de restitution d’un mouvement ou d’une posture observée préalablement à son exécution, reste disponible au « ressenti » des effets globaux de la posture.

Ce mode d’enseignement exige du professeur une grande rigueur dans la conception des directives et dans la manière de les présenter.

Les commentaires exprimés complémentairement à ces directives – par exemple, les bienfaits qu’on peut attendre d’une posture -  sont parfois utiles aux pratiquants qui sont à l’écoute de leur corps installé dans la posture. Ils peuvent aussi avoir un effet d’interpellation du pratiquant et d’incitation à solliciter un entretien avec le professeur à l’issue du cours.

En revanche, dans d’autres situations, cela peut présenter un obstacle à l’écoute du corps en raison d’une orientation du mental vers une intellectualisation de l’exercice.

Autres considérations d’ordre pédagogique : Orientations de l’enseignement en fonction des motivations et des attentes.

L’enseignement du yoga et du qi gong ne saurait dissocier le savoir-faire du savoir-être.

Or les attentes et motivations des candidats à ces formations peuvent avoir pour objet l’un ou l’autre de ses savoirs. Face à cette diversité, quelles orientations le professeur pourra-t-il donner à son enseignement ?

Dans cette perspective d’adaptation de son enseignement, le professeur aura à prendre en considération :l

  1. les intentions et attentes des pratiquants.
  2. les attitudes initiales des pratiquants et l’évolution de leurs attitudes lorsqu’ils sont déconcertés, sinon déstabilisés  en constatant un écart entre leurs attentes et motivations initiales et la réalité qu’ils découvrent.
  3. la nécessité de faire face à ces situations.
  •  Intention et attente associées à la décision de s’investir ou de se réinvestir dans une pratique du qi gong ou de yoga :

L’intention a été définie comme le fait d’agir volontairement vers un but précis.

Les personnes dont l’intention est d’entretenir ou d’améliorer leur pratique, ont leurs attentes fondées sur leur expérience. Sur cette base, soit ils souhaitent prolonger cette expérience dans les mêmes conditions d’enseignement, soit ils souhaitent changer ces conditions.

Les personnes qui n’ont jamais pratiqué ne peuvent pas se référer à leur propre expérience et en conséquence, ils n’agissent pas selon un but précis lorsqu’ils choisissent de s’investir dans une pratique (soit de leur propre initiative, soit en se conformant à un conseil qui leur a été donné).

Pour ces personnes, leurs attentes sont ciblées sur d’éventuelles difficultés à résoudre (stress, santé, conflit, émotion, etc.) ou portent sur une curiosité à satisfaire ou sur une conviction due à des lectures ou à des démonstrations.

  • L’évolution des attitudes initiales de ces nouveaux pratiquants est déterminée par les écarts entre les effets qu’ils constatent et les effets non attendus :

Les personnes motivées principalement par leur curiosité aborderont l’inconnu en acceptant a priori l’écart entre ce qu’ils imaginaient et ce qu’ils découvrent.

Les personnes ayant fait leur choix conformément aux conseils qui leur avaient été dispensés,

auront tendance, dans beaucoup de cas, à faire confiance dans les bénéfices à attendre .

Quant aux personnes qui attendent plus de la pratique qu’ils ont choisie une compensation par rapport à leurs soucis qu’à l’acquisition d’une capacité à les affronter, risquent de manifester de la réserve, du doute sinon de la déception.

Les écarts entre les attentes initiales et les effets plus ou moins bien discernés peuvent engendrer selon le cas une déception ou un renoncement à poursuivre cette pratique ou au contraire une intention de persévérer, en adoptant éventuellement une démarche volontariste afin d’obtenir les effets escomptés mais non encore perçus.

  • Le professeur aura à faire face à ces attitudes qui sont souvent dues à un état de fixation sur une intention excluant toute démarche d’expérimentation. 

À la pédagogie de l'attention, libératrice de l’intention, le professeur sera souvent conduit à y substituer des entretiens personnalisés auprès des pratiquants éprouvant ces difficultés.

Selon le cas, ces entretiens peuvent, avoir pour objet :

- d’identifier l’origine des déceptions éprouvées par un pratiquant parfois déstabilisé en raison de l’écart entre ce qu’il découvre et ce qu’il avait imaginé ;

- d’orienter sur d’autres voies les pratiquants qui estiment devoir renoncer ;

- d’aider le pratiquant, qui éprouve des tensions douloureuses lors de l’exécution d’un exercice,

- à prendre conscience de ses propres limites.

Par ces entretiens, le professeur pourra estimer la distanciation du pratiquant par rapport à ses attentes et à ses intentions.

En portant ainsi attention sur le niveau de réceptivité de son enseignement, le professeur pourrait être conduit à réviser ses propres intentions initiales. Ce faisant, il adopte aussi une démarche de distanciation entre attention et intention. La différence avec celle qu’il préconise auprès des pratiquants réside dans le fait que son intention, même révisée, se maintient et en définitive se substitue à celle à laquelle le pratiquant devrait renoncer.

 

 

Conclusion        

La recommandation :« Sans attente et sans but » concerne donc les pratiquants, mais pas les professeurs.

C’est à partir de notre expérience de pratiquant et de praticien que nous pouvons justifier cette assertion. Par cet essai, nous avons voulu mettre en évidence le rôle de l’attention et de l’intention dans la conscience de soi et dans la présence à soi lors de l’exécution d’un mouvement ou de la prise d’une posture.

En se référant aux avancées de la recherche en neurophysiologie sur les différents états de conscience, nous avons tenté de décrire les processus d’association et de dissociation des liens qui peuvent s’établir entre l’intention et l’attention.

Le qi gong et le yoga exigent, pour une pratique accomplie, une présence à soi dans le mouvement. Cette exigence est souvent satisfaite par l’exercice assidu de ces disciplines.

Néanmoins, pour certains praticiens, l’échappée à toute intention n’est pas spontanée. Nous avons analysé comment le yoga nidra pouvait, en respectant un certain nombre de principes, faciliter l’accès à l’écoute de soi.

Pour cette étude, nous avons adopté les définitions de la conscience, de l’intention et de l’attention proposées par les neurophysiologistes.

Ces concepts étant ainsi bien délimités, nous avons pu examiner les différentes situations pédagogiques qui peuvent se présenter ; nous avons pu aussi identifier les situations les plus favorables à l’obtention de la présence à soi-même.

Par notre démarche, nous confirmons notre intention d’établir un pont entre les avancées de la recherche scientifique et  l’expérience millénaire du yoga et du qi gong.

©Noël Barbichon
Reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur

 

 

Bibliographie

Les crises de la conscience. Don Tucker et Marc Holmes, revue Pour la Science

n° 405 juillet 2011 pp. 40-46.

Le cerveau, maître des intentions. Hervé Morin Journal Le Monde 9 mai 2009  p.14

Spécial cerveau. Des fenêtres sur la conscience, revue Pour la Science .n° 302 décembre 2002

Les muscles organes de la perception. J.P. Roll, revue Pour la Science n° 248

juin 1998  pp. 92-99.

Les clés du cerveau. Marc Jeannerod, revue Pour la Science n° 361 novembre 2007 pp.42-49 (À quoi sert la conscience p.46)

Un lieu du corps humain en France ? Les savoirs corporels comme son imaginaire restent méconnus. André Giordan, Didier Sicard, Eugène Michel. Journal Le Monde

14-15 mars 2010 p.18.

 

Interface entre la science et les disciplines corporelles traditionnelles d’Asie et d’Orienttorrent

par Noël Barbichon

Quelle est la raison d’être de cette chronique ? En quoi l'exploration et l'exploitation des connaissances représentent une démarche spécifique à la recherche scientifique ? Quelle finalité la communauté scientifique attribue-t-elle à la recherche scientifique fondamentale ? Sous quelle forme s’exerce l’activité de recherche ? Par quel processus le cloisonnement de la recherche peut-il s’établir ? Est-ce possible de franchir la clôture ?
Comment s’établit cette cohérence au sein du système de recherche ?
Dans quelles circonstances les acteurs (chercheurs) éprouvent-ils au  sein du système de recherche des difficultés au franchissement de la clôture ? Quelles sont les conditions à satisfaire pour que des résultats de recherche qui remettent en cause une ou plusieurs théories précédemment validées ne soient pas rejetées par la communauté scientifique ?

Quelle est la raison d’être de cette chronique ?

Quels regards les scientifiques portent-ils sur les effets attendus de la pratique de ces disciplines ?
Quels regards les pratiquants de ces disciplines portent-ils sur la science et sur la recherche scientifique ?
Regards caractérisés, selon le cas, par le scepticisme , l’ironie, l’admiration, l’inaccessible, l’indifférence, ( c’est-à-dire l’absence de questionnement) ?

La tentative que je poursuis dans cette chronique a pour but d’établir entre ces deux milieux une compréhension réciproque de ce qui les distingue et les caractérise, à savoir : d’une part, une certaine vision occidentale de la science et d’autre part une démarche propre à la pratique des disciplines corporelles traditionnelles d’Asie et d’Orient.

Ma motivation à poursuivre un tel projet a sa source dans le fait de ma double appartenance à ces deux milieux : ma carrière de scientifique au CNRS, laquelle m’a permis d’être en contact avec toutes les disciplines scientifiques développées au sein de cet organisme, et par ailleurs, ma formation à la pratique du shiatsu (qui s’inspire de la médecine traditionnelle chinoise), ainsi qu’à celle du yoga et du Qi Gong.

Avec cette chronique, je me propose d’apporter un double éclairage : l’un concernant les fondements et la réalité de la démarche scientifique ; l’autre concernant la démarche qui a présidé à la conception d’un système complexe où l’énergie, au sens oriental du terme (Qi en chinois, Ki en japonais), joue un rôle prépondérant.

Par l’analyse de ce qui distingue ces deux démarches, mon intention est d’inciter à une prise de recul par rapport aux réfutations réciproques.

Réfutations qui pourraient perdre spontanément leur raison d’être par un simple constat de convergences concernant certains faits observés : par exemple, en cancérologie, l’efficacité  d’un médicament est fonction de l’horaire de son administration. Ce fait pourrait se référer aux principes des biorythmes.

Pour repérer de telles convergences, il faudrait au minimum être informé sur ce qui les constitue et, par ailleurs n’offrir aucune réticence à l’accueil de cette information.        

Remarquons qu’en général, l’accueil et la prise en considération d’une idée nouvelle est d’autant facilitée qu’elle paraît intégrable dans un domaine de connaissances auquel on est familiarisé.

Dans l’exemple des biorythmes ici évoqué, l’idée d’établir une relation entre le rythme circadien et l’efficacité d’une chimiothérapie ne peut que rencontrer un accueil réservé, faute de pouvoir intégrer cette idée dans une architecture de la connaissance que la recherche scientifique occidentale en biologie a progressivement échafaudé.

Pour le présent article, mon propos aura pour objet d’identifier ce qui détermine cette spécificité de l’architecture de la connaissance dans la recherche scientifique occidentale et d’examiner les facteurs qui conditionnent la conduite du chercheur au sein de ce système.
 

Exploration et exploitation des connaissances :
Démarche spécifique à la recherche scientifique

 L’examen des modes et conditions des pratiques de recherche scientifique a fait et fait encore l’objet de nombreuses études entreprises par les historiens des sciences, philosophes, épistémologues et sociologues des sciences.

En ce qui me concerne, je retiendrais pour cet examen les points qui me paraissent essentiels à la rectification d’éventuelles idées fausses sur la recherche et la science.

 
Quelle finalité la communauté scientifique attribue-t-elle à la recherche scientifique fondamentale ?

La recherche scientifique fondamentale a en principe pour fin ultime le développement de la connaissance, sans en exclure des perspectives d’applications. En fait, on constate que la décision d’investir dans une recherche est déterminée :

Soit par les questions demeurées en suspens au cours ou au terme de l’exploration d’un domaine de connaissances (par exemple la matière noire en astronomie, les micros ARN en biologie, l’origine génétique de l’autisme, la datation en archéologie, etc.) ;

Soit par l’intérêt d’apporter une amélioration au fonctionnement d’un objet technique en se référant à de récents résultats de recherche (par exemple la référence à la mécanique des fluides pour l’amélioration d’un moteur thermique) ;

Soit par le souci de répondre à un besoin exprimé par la société (réchauffement climatique, maladies orphelines).

Notons que dans les trois cas précédents, la décision d’investir dans la recherche fondamentale s’impose en raison de la nécessité d’expliquer les phénomènes et de combler des lacunes de la connaissance propre à un domaine.

En revanche, lorsqu’il s’agit d’élaborer un nouveau produit (un médicament, un objet technique) en application des résultats d’une recherche récente, l’investissement en recherche fondamentale ne s’impose plus. L’élaboration du nouveau produit exige à la fois des connaissances scientifiques spécifiques au domaine de recherche concerné, et des savoir-faire pour concevoir l’objet technique à réaliser.
 

Sous quelle forme s’exerce l’activité de recherche ?

Pour donner une image de la recherche proche de la réalité, il est nécessaire de décrire le cadre dans lequel s’exercent les fonctions de tous les acteurs. Évidemment, ce cadre est bien distinct de celui qu’ont connu il y a plus d’un siècle les savants illustres.

La professionnalisation de la recherche s’est établie progressivement au sein d’organismes tels que le CNRS, l’INSERM, l’INRA .( Notons que, néanmoins, les termes de « métier de chercheur », « profession chercheur », « compétences », rencontrent encore des réticences à leur emploi).

Or, si la profession de chercheur peut s’exercer en conservant une marge de liberté, un certain nombre de normes attachées à l’activité de recherche sont à respecter.

L’existence de ces normes détermine nécessairement un cadre de fonctionnement qui, par sa spécificité, renforce sa distinction par rapport à d’autres professions. Plus particulièrement, les exigences de la validation de résultats de toutes recherches qui ne doivent être assurées exclusivement que par la communauté scientifique, isole la recherche scientifique par rapport à son environnement économique et social. Une clôture se dresse ainsi naturellement entre les explorateurs de la connaissance scientifique et tous ceux qui, riches de savoirs de toute nature, peuvent se dispenser d’expliquer pour agir.

Par quel processus le cloisonnement de la recherche peut-il s’établir ? Est-ce possible de franchir la clôture ?

Cette clôture imaginaire mais bien réelle par ses effets, se manifeste sous deux aspects :

L’aspect du système de recherche qui se suffit à lui-même, n’éprouvant aucun besoin d’établir des relations à l’extérieur de lui-même pour assurer sa fonction ;

L’aspect des acteurs (c’est-à-dire les chercheurs) dans ce système, lesquels ne peuvent s’en évader sous peine d’ébranler la structure qui en assure la cohérence.
 

Comment s’établit cette cohérence au sein du système de recherche ?

Le dictionnaire Robert définit la science comme un ensemble de connaissances et d’études d’une valeur universelle, caractérisée par un objet et une méthode déterminés, et fondée sur des relations objectives vérifiables.

Le système de recherche coopère à la construction de cet édifice de l’ensemble des connaissances et à cette fin, une méthode déterminée doit être observée ; les résultats obtenus doivent être compatibles avec l’ensemble des connaissances qui ont été antérieurement validées.

Autrement dit, la recherche opère dans un domaine de savoir en cours de constitution et utilise à cette fin les connaissances, les méthodes et les instruments jusqu’alors assemblés au sein d’un savoir constitué et validé.

Des nouvelles connaissances qui seraient juxtaposées à ce réseau de connaissances antérieurement validées n’y seraient pas intégrables. À ce propos, citons Poincaré : «  On fait de la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison ».     

Dans quelles circonstances les acteurs (chercheurs) éprouvent-ils au sein du système de recherche des difficultés au franchissement de la clôture ?

Notons tout d’abord que franchir la clôture consiste à remettre en cause un concept, une loi ou une méthode jusqu’alors validé au sein du système de recherche. L’étude critique des sciences (l’épistémologie) montre que la science se construit en élaborant des théories dont la validité peut être remise en cause en raison de leur incapacité à expliquer des faits nouvellement observés. L’histoire des sciences relate de nombreux cas où des savants auteurs de telles remises en cause (par exemple le géocentrisme réfuté par Galilée) se sont affrontés à des oppositions caractérisées plus par leur référence dogmatique que par un débat solidement argumenté. Plus récemment, en génétique, la mise en évidence de la possibilité pour un gène normalement muet de pouvoir s’exprimer sous l’influence de facteurs environnementaux réactive la controverse de « l’inné et de l’acquis ».

Quelles sont les conditions à satisfaire pour que des résultats de recherche qui remettent en cause une ou plusieurs théories précédemment validées ne soient pas rejetées à priori par la communauté scientifique ?

Bien entendu, après une vérification des procédures expérimentales, la présentation de tels résultats doit être rigoureusement argumentée. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour que la communauté scientifique les prenne en considération. L’accueil de ces résultats sera d’autant facilité que son auteur (chercheur ou équipe de recherche) bénéficie d’une certaine autorité, sinon de notoriété, en raison de ses travaux antérieurs. L’éventuelle prise en considération par d’autres équipes de recherche se manifestera alors par des tentatives de reproduction des expériences.

Les cas de remise en cause des théories faisant jusqu’alors l’objet d’un consensus au sein de la communauté scientifique sont en fait assez rares, ce qui peut s’expliquer en reprenant l’analogie proposée par Poincaré (citée plus haut) : Si la science est plus qu’une accumulation de connaissances juxtaposées comme un tas de pierres, l’ajout d’une pierre (d’un fait nouveau) dans la structure de l’édifice exigera de recomposer l’ensemble de cette structure pour respecter la règle de cohérence. En revanche, certains faits nouveaux n’ont pas pour objet de s’intégrer dans la structure, mais sont uniquement destinés à l’aménagement intérieur de la maison.

Compte tenu des risques encourus à la remise en cause des théories, (risques d’erreur, enjeu de carrière du chercheur), compte tenu de l’état de cohérence caractérisant le savoir scientifique constitué (structure de la maison), un état difficile à ébranler lorsque se présente un rare fait nouveau échappant à cette cohérence, les chercheurs auront tendance à favoriser l’exploration de l’espace intérieur du système de recherche. Autrement dit, le choix des sujets de recherche par les chercheurs restera déterminé par le questionnement résiduel (en général vaste et important) généré par les précédents résultats de recherche dont ils auront eu connaissance.

Néanmoins, tout en disposant d’une certaine liberté pour choisir son sujet de recherche en se référant au « questionnement résiduel », le choix du sujet par le chercheur sera aussi influencé par sa formation antérieure, son sujet de thèse et les domaines de recherche explorés par le laboratoire où il est affecté.

Sous réserve d’être bien informé sur l’état des questions en suspens dans le domaine de recherche qui l’intéresse, il pourra affiner son choix. En satisfaisant ainsi aux conditions de pertinence, le thème de recherche qu’il aura choisi restera nécessairement confiné dans le système clos, c’est-à-dire au savoir en cours de constitution.

Certaines contraintes auxquelles le chercheur est soumis, en particulier l’exigence de preuve, renforcent un tel confinement dans le système. Faute d’un apport de preuve conforme aux exigences de la communauté scientifique, les résultats présentés par le chercheur seront soit au mieux, contestés, soit au pire, rejetés ou négligés. Face à cette exigence, le chercheur éprouvera moins de difficultés à choisir un sujet de recherche parmi les questions restées en suspens au sein du savoir en cours de constitution, que de remettre en cause la structure de l’édifice de la connaissance.

Ce confinement du choix des sujets de recherche s’observe aussi :

- Au sein d’une discipline (physique, chimie, biologie, sociologie, etc.) ; ce confinement engendre des difficultés lors des tentatives de recherche interdisciplinaires ;

- Au sein d’un domaine (semi-conducteurs, état de surface de matériaux, photosynthèse des plantes, etc) ;

- Au sein d‘un laboratoire, en raison de son histoire, des compétences qu’il rassemble, des instruments dont il dispose ;

- Au sein d’un organisme en fonction de son orientation ( CNRS, INSERM, INRA, INRIA).
 

Conclusion

La recherche scientifique poursuit son oeuvre au niveau international de développement des connaissances selon une procédure qui lui est propre. Structurée par disciplines, supportée par divers organismes, elle rassemble ses acteurs (les chercheurs) à la fois dans un cadre institutionnel permettant de les rémunérer et dans un cadre (la communauté scientifique) coopératif et autonome de mise en cohérence du savoir en cours de constitution.

Le chercheur doit composer, sinon louvoyer, avec les exigences de ces deux entités : Il doit d’une part, observer les règles propres à la démarche scientifique sous le contrôle de la communauté scientifique, et d’autre part, il doit justifier de la valeur de son activité de recherche auprès des institutions qui le rémunèrent et qui lui octroient les moyens matériels.

Tout concourt à confiner le questionnement générateur du choix d’un thème de recherche en fonction de sa potentialité à s’insérer dans le réseau de connaissances antérieurement validées.

Le système de recherche, tel qu’il vient d’être décrit, ne peut donc que rester étranger à d’autres modes d’accès à la connaissance.

C’est une situation analogue à celle rencontrée dans les situations de plurilinguisme. Seul un interprète connaissant les différents systèmes de recherche concernés pourrait faire prendre conscience aux acteurs de chacun de ces systèmes certaines convergences dans le traitement et l’exploitation des connaissances qui leur sont respectivement familières, bien que les explications données par chacun d’eux se réfèrent à des principes fondamentaux différents.

De tels interprètes existent dans le domaine médical, par exemple certains médecins sont compétents à la fois en médecine occidentale et en médecine traditionnelle chinoise.

La création du centre intégré de médecine chinoise à l’hôpital de la Pitié - Salpétrière montre que de tels interprètes ne se sont pas limités à l’activité de traduction. Il serait d’un grand intérêt d’examiner leur éventuel rôle dans l’interpénétration des deux systèmes de médecine : S’agit-il d’une juxtaposition de deux pratiques ou d’une étude des potentialités de convergences ?

Quoiqu’il en soit, il s’agit là d’acteurs qui non seulement ont franchi la clôture du système dans lequel il étaient confinés, mais qui ont aussi établi des liens avec un autre système.
En général, en l’absence d’interprètes (ou acteurs de changement), les scientifiques de chacune des deux approches de la connaissance ne peuvent spontanément déceler ce qui les distingue, ni ce qui pourrait les rapprocher dans la perspective d’une communauté de pensée.

En revanche, une information réciproque sur les logiques d’exploration et d’exploitation de la connaissance atténuerait malentendus, confusion, méprise ou équivoque.

Épilogue

Dans le présent article, j’ai tenté de montrer que le mode d’exploration et d’exploitation de la connaissance qui caractérise en occident le système de la recherche scientifique n’était pas adapté à l’examen du concept du Qi, en raison de la rigidité de son architecture présidant à l’assemblage des connaissances.

Ultérieurement, dans le cadre de cette chronique, je propose de traiter plus particulièrement une des caractéristiques du mode d’approche de la connaissance en médecine traditionnelle chinoise lorsqu’elle se réfère au concept de Qi. Il s’agit de l’approche systémique qui pourtant est aussi adoptée en occident dans de nombreux travaux de recherche.

Notes complémentaires et références bibliographiques

Par cette tentative de favoriser une compréhension réciproque entre les démarches orientales et occidentales dans l’exploration de la connaissance, cette chronique ne peut que rester modeste par rapport à diverses opérations rassemblant des compétences de tout ordre. 


À ce propos, un article de la revue « Cerveau & Psycho N° 52 juillet-août 2012 mentionne page 28 dans les termes suivants une initiative récente de mise en contact de telles compétences :
" C'est ainsi qu’en avril 2012 s’est tenu à Denver aux Etats-Unis le premier symposium international consacré à l’étude des «sciences contemplatives». Des centaines de neuroscientifiques, psychologues, cliniciens et méditants venus de laboratoires prestigieux y ont partagé les résultats les plus récents sur les mécanismes cognitifs et neuronaux sous-tendus dans les pratiques contemplatives, leurs effets sur la santé mentale et physique et les applications possibles pour l’éducation."

Page 26 de cette même revue, il est fait mention de la création «  à la fin des années 1980 d’un Institut de l’esprit et de la vie (Mind and Life Institut) sous l’égide du 14ème Dalaï lama, de Varéla et d’un homme d’affaires américain Adam Engle. Cet Institut propose d’épanouir le dialogue entre le bouddhisme et les scientifiques ouverts à la méditation par des échanges entre ces deux bords et des spécialistes des sciences de l’esprit et de la santé."

Le numéro 52 juillet-août 2012 de la revue Cerveau & Psycho comporte une série d’articles ayant pour objet « la méditation : Son action sur le corps et le cerveau ».

Le centre Intégré de médecine chinoise de l’hôpital Pitié Salpétrière à Paris développe dans le cadre d’un CHU spécifique des activités clinique, d’enseignement et de recherche.
Présentation de ces activités sur le site  : www.medecinechinoise.aphp.fr                                                                                                                                 Contact : cimc.aphp@psi.aphp.fr 

© Noël Barbichon 
Reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur
Mise en ligne le 4 Janvier 2013

 

Retrouvez-nous sur :
facebook twitter