Nadine Strube

Parcours

Enseignement des arts énergétiques chinois, Aide médico-psychologique, Accompagnement SNOEZELEN et animations collectives auprès des Ainés. Parle écrit et lit le chinois.
Diplômes et formations
B.A.F.A  / Brevet aux Fonctions d’Animateur (1982)

Maîtrise STAPS / Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (1987)

Instructeur Gymnastique Volontaire / Fédération Française d’Education Physique et Gymnastique Volontaire (1995)

B.E.E.G.D.A. / Brevet d’Etat Expression Gymnique et Disciplines associées (1996)

D.E. d’Aide Médico-Psychologique (2010)

Formation Snoezelen (2009-2011)

Formation professionnelle de Qi Gong / Ecole du Dr Liu Dong (2001 – 2003)

-   Formation en Physiologie Energétique Chinoise /  Formatrice associée Groupement des Formateurs en massage chinois (2002 et 2003)

-  Certificat.Moniteur en Qi gong et Brevêt Professionnel Taiji Quan (2007) FFWaemc

-   Judo et Aikido/ ceinture noire

Activité professionnelle
Maison de Retraite d’Arzacq et Unité Soleil Malaussanne, 2008-2011 Accompagnement Snoezelen des Personnes Agées et Personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer en séances individuelles et animations collectives Taiji Qi Gong, chant, poésie, peinture.Arzacq 2008-2011

Cours de Qi Gong, Foyer Rural Arzacq. Cours de Taiji Quan pour le personnel et Cours pour les Anciens Maison de Retraite à Arzacq.
Albi - Castres - Toulouse 2006-2007
Enseignement du Qi Gong , du Taiji Quan et gymnastique -Taipei (Taiwan) 2003 – 2006

Enseignement du Taiji Quan – objectif : favoriser l’intégration des ressortissants étrangers dans la culture chinoise

Enseignement du Qi Gong – mise en place, gestion, animation des cours

Enseignement de la langue française - public adultes et enfants

Castres 1996- 2003
Centre de Remise en Forme et Maisons des Jeunes et de la Culture

Animation de cours pour adultes – Fitness, gymnastiques d’entretien et Qi Gong et animation de stages sur des thèmes choisis

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Tél :06 84 49 69 70

Email : nadine_strube@yahoo.fr


Respirer, bouger, vivre la nature en institution…
par Nadine Strube

Quand les Anciens pratiquent le Qi Gong
 

Ils ont entre 85 et 98 ans …

Mémoires d’un âge révolu et pourtant toujours présent …

La campagne béarnaise les a vus naître, grandir, se marier, a vu leurs enfants naître et grandir, le cycle de la vie …

Vivant maintenant en institution, en Etablissement pour Personnes Agées Dépendantes, ils ont choisi de pratiquer de façon hebdomadaire le cours de Qi Gong offert dans les locaux.

Selon leurs propres propos : « ça fait du bien partout »,  « ça apporte de la détente » « ça rend plus souple », « ça apporte du bien-être »…

Le public présent à la démonstration qu’ils ont offerte lors du Nouvel An chinois, a une nouvelle fois été ému par l’intensité de leur concentration, par la majesté de leurs gestes, par l’harmonie du groupe, touché de voir comment chacune et chacun s’approprie les mouvements, les adapte à ses propres capacités et offre avec générosité ce qu’il ou ce qu’elle est …

Oui, c’est émouvant. Intense. Dense.

Ils savent, ils connaissent dans la profondeur de leur être, ces cycles de la nature. Ils les ont observés, les ont absorbés, les ont respirés pendant tant d’années dans leur vie proche de la terre.
Les images poétiques évoquées dans les enchaînements de Qi Gong ont souvent une forte résonance et ramènent à la mémoire des souvenirs partagés : « les 9 bœufs tirent la charrue », mouvement du Yi Jin Xi Sui Jing (1), nous amène à parler avec plaisir des bœufs qu’ils avaient chez eux pour les travaux des champs, de la dureté du travail de labour avec les bœufs, de la terre collée aux sabots et aux souliers …
Ils connaissent le pouvoir du ciel et de la terre, la nécessité de la descente des pluies qui, arrivée au moment juste, favorise la germination et la vie.Ils ont vu dans le ciel passer les grues sauvages, en connaissent le vol gracieux qu’ils retrouvent en eux.
Ils savent aussi tourner leur regard vers l’intérieur, la prière les a souvent accompagnés et aidés.
Ils connaissent la lenteur, leur bel âge leur a appris.
Ils jubilent lors des mouvements explosifs ou des percussions, par exemple avec le mouvement « Se soulever 7 fois sur les talons » (2), le rire et le plaisir sont des plantes vivaces …
Et quand « Le vieux sage lisse sa barbe » (3), ce sont plus de quinze sages réunis qui lissent leur barbe …
Et se posent et se reposent …

©Nadine Strube

Reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteure

 

Photo : Nadine Strube, Taîwan, 2005

 

Bibliographie :

-       Dr Liu Dong : « ABC du Qi Gong », Editeur : Grancher, 1995
-       Dr Liu Dong : « Qi Gong, la voie du calme », Editeur : Grancher, 1998

 

(1)    dans le Qi Gong « Yi Jin Xi Sui Jing » appris auprès du Dr Liu Dong
(2)    dans le Qi gong des « 8 Pièces de Soie » appris auprès du Dr Liu Dong

(3)    dans le Qi gong du « Corps de Jade » appris auprès Dr Liu Dong


Vieillir 

par Nadine Strube 

Arrêtons-nous un peu, écoutons, observons …

Finement, avec acuité …

Cela suppose d’être présent(e), là, ici et maintenant…
Cela suppose de s’ouvrir, d’accueillir…

Ouvrir les oreilles, les yeux, le cœur…


Écouter, voir, percevoir avec tout son être ce qui est audible, visible, perceptible et ce qui l’est moins …

Elargir l’ horizon, la compréhension, la connaissance de soi …

Les idéogrammes chinois TING (1) et GUAN (1 ou 4)    nous invitent à ce voyage :

TING = Ecouter : TING (1er ton) a pour étymologie celui qui écoute (le sage qui sait écouter les doléances ),  prête l’oreille ici à la totalité de ce qui lui est dit et par cette écoute il peut juger et gouverner. Sur la droite du caractère : avec vertu DE (2ème ton). Plus tard inversement de processus et cela devient  celui qui debout écoute (les paroles du dirigeant) vertueux » (Cf Kyril Ryjik L’ Idiot Chinois 2 p.219) =  1-Ecouter, entendre //Suivre //Permettre.

Cela suppose la paix du cœur, le vide du cœur, ce vide qui, comme nous le voyons dans l’écriture ancienne du caractère cœur XIN  (1er ton) , par son ouverture supérieure permet d’accueillir les influences du ciel.

GUAN = Observer : GUAN (1er ton ou 4ème ton) est composé de deux parties.

À droite : JIAN  (4ème ton) : Signe général de l’homme au-dessus duquel un œil hypertrophié : voir ; apercevoir/ être au contact de/ apparaître, se montrer/ rencontrer// vue, opinion, manière de voir// après un verbe de perception par les sens, Jian indique la réalisation de cette perception.

À gauche : GUAN (4ème ton) : grand oiseau clameur à aigrettes, : héron, cigogne.(selon Kyril Ryjik, l’Idiot chinois 1)

GUAN (1er ton)  : Apercevoir ou être vu de loin, du haut d’un point élevé.

Signifie : regarder au loin, regarder, considérer, contempler, observer/ Aspect, vue, apparence/ conception, vue, point de vue.

GUAN (4ème ton) : Lieu élevé d’où il est possible de voir de loin, belvédère/ Monastère. Temple taoïste.

 

Cyrille Javary, lui, dit  (cf. p. 343 du Yi Jing  ) pour la partie gauche de l’ hexagramme 20 Guan (1) que les carrés au-dessus du signe des oiseaux à aigrettes, dessinés au départ comme des ronds permettent de spécifier parmi les oiseaux cités les rapaces nocturnes : chouette, hibou, grand duc, qui par leurs grands yeux ronds peuvent voir dans le noir. « Pour cette raison ces oiseaux sont dans différentes civilisations des symboles de sagesse. De là découlent les connotations de perception de l’invisible contenues dans cet hexagramme où il est question d’avoir un regard assez large pour discerner ce qui est caché, y compris ce qui est rendu invisible par notre manière de voir les choses. Les deux éléments (…) se renforcent l’un l’autre dans le sens d’une prise de conscience, la partie droite (voir) évoque une perception parvenue à l’entendement et la partie gauche (chouette) une perception de l’invisible. Cela joint au fait que les monastères taoïstes étaient le plus souvent perchés sur de hautes montagnes, explique comment cet idéogramme a pu être utilisé pour les désigner ».

Comme souvent dans la langue chinoise, nous nous trouvons ici en présence d’une pluralité de sens qui nous invite à élargir notre compréhension et notre conscience en évoquant non seulement le fait de voir, mais aussi le lieu élevé d’où l’on voit et encore l’impact sur notre conscience du fait de voir…

 

Questions

Alors, arrêtons-nous un peu, écoutons, observons….

Je propose aujourd’hui de nous arrêter un peu sur « vieillir ».

En soi, ce n’est qu’un mot. Le mot n’est pas la chose. :

Quelles sont les résonances en nous-même de ce mot « vieillir » ?

À quelles images, odeurs, sensations, souvenirs, perspectives associons-nous le vieillir ?

À quoi reconnaissons-nous ce processus naturel qui se fait en nous ? Comment se manifeste t-il ?

Quelle expérience en avons-nous ?

Quels signes retenons-nous ? Quels sont ceux qui nous dérangent le plus ?

 

Comment nous représentons-nous le temps ? Comme une ligne ? Un cercle, une spirale ?

À quel temps vivons-nous ? Au présent, au passé ou au futur ?

Y a t-il eu un moment, un fait, un indice qui nous a fait entrer de plein pied dans le vieillir ?  prendre « un coup de vieux » ?

Voire même sortir de l’illusion d’immortalité ?

Quelles représentations avons-nous du vieillir ? De la mort ?

Qu’envisageons–nous comme avenir à notre vieillir ?

Quel a été notre passé avant le vieillir ?

Quels souvenirs de notre jeunesse avons-nous ? Était-ce  « le bon vieux temps » ?

Qu’avons-nous mis en œuvre, quels efforts pour repousser ce moment de vieillir, les effets du vieillir ?

Quelle attitude avons-nous devant une personne âgée dépendante ou dite démente ? Comment la considérons-nous ? toujours digne de respect et de dignité ?

Quelles sont les représentations de la jeunesse, de la vieillesse, de la mort véhiculées par notre société ?

Comment nous impactent-elles ? Nous conditionnent-elles dans notre vécu du vieillir ? Nous conditionnent-elles dans notre relation aux « vieux » ?

La société et son environnement urbain sont-ils adaptés pour accueillir et maintenir en son sein les personnes âgées ?

Quelle place ont-elles dans la dynamique sociale et familiale ?

Quelle politique est mise en œuvre pour les aider à vivre non seulement sur un plan matériel mais à tous points de vue incluant apporter des réponses adaptées aux besoins spirituels ? Pour les accompagner en fin de vie ?


Et dans la nature :

Mois de mars, le printemps est là, en cours…

En février, avant la période de neige, les prémices étaient perceptibles : les bourgeons commencent à gonfler, la sortie de primevères et même les azalées en fleurs…

Maintenant, la végétation est en émoi, surtout après ces très belles journées ensoleillées que nous avons connues : Les pruniers blancs de fleurs, les jonquilles, les bourdonnements d’ insectes, l’écureuil qui ré-apparait,  le pinson revenu. Oh ! Le coucou !  Puis le poirier tout fleuri et en feuilles vert tendre et à présent le lilas …

Si nous observons, si nous écoutons bien, la nature est en changement, en mutation, en éclosion après l’intériorisation et le silence de l’hiver.

La danse des saisons …

On parle d’un vieil arbre … Mais est-il question de « vieillir »  pour la nature ? De mort, oui, peut-être davantage … 

Quelques instantanés :

Je suis allée rendre visite à ma grand-mère qui vit maintenant en maison de retraite et comme je mettais à jour son calendrier, enlevant de nombreux petits feuillets détachables, elle me dit : « Tu m’en enlèves beaucoup ! Déjà qu’il ne me reste pas beaucoup de jours à vivre ! ».

Est-ce que de ne plus effeuiller le calendrier arrête le temps ?

Quelles stratégies adoptons-nous, chacune, chacun pour tromper le temps, pour en masquer ou en effacer les marques ?

Je m’inquiète :-  « Comment vas-tu ? » 

- « Je suis fatiguée de ne rien faire » me répond-elle.

Quelle vitalité gardons-nous quand il n’y a plus de mouvement, de motivation, plus d’utilité sociale et/ou familiale ?

- « Quel jour on est ?» me demande t-elle , « je ne sais plus où j’en suis ! »

Temps figé, sans rythme, sans relief autre que celui des repas eux-mêmes sans relief ni saveur pour cette bonne cuisinière qu’elle était.

Comment pouvons-nous entretenir nos repères dans l’immobilité de notre chambre de vieux où il n’y a plus de mouvement ? Sans visite autre que celle du personnel qui fait de son mieux pour « faire le ménage de chaque chambre en 6 minutes »…?

Une dame de 80 ans qui vient d’arriver à la maison de retraite pour convalescence :

- « Je ne vais pas aller manger avec tous ces vieux ! Ça me met un coup de me trouver au milieu de ça… ».

Quelle perception avons-nous de ces autres que nous pensons à tord ou à raison différents de nous, que nous nommons « ça » et auxquels à un moment nous pouvons ou nous allons être assimilé ? Quel mouvement intérieur de refus, de déni, de révolte, de rejet cela provoque t-il ?

Une dame âgée de 99 ans et demi, coquette et soucieuse de son apparence, me dit en se regardant dans son miroir :

- «  Regardez, je suis toute fripée maintenant, je ne ressemble plus à rien »…

À partir de quand, de quels signes, de quelle accumulation de signes du temps ne nous reconnaissons-nous plus dans cette image que nous renvoie le miroir ?

Et quel regard prêtons-nous à l’autre sur nous-mêmes ?

Dialogue avec une dame alitée depuis quelques temps, fort coquette et en son temps modiste : 

- « Où suis-je ici ? Ah, je suis au rez-de-chaussée ? Je croyais que j’étais au troisième étage ? »

- « Pourquoi au troisième étage ? »

- « Ce n’est pas là qu’on met les rebus comme moi pour qu’on ne les voit pas ?»…

Jusqu’où allons-nous dans la perte d’estime de nous-mêmes ? Parfois, comme ici, nous en sommes les propres acteurs et parfois, nous le verrons, le regard que l’autre porte sur nous en est la cause.

Une  dame âgée de 96 ans que j’accompagnais chez le dentiste lui demanda de « lui recoller des dents car elle avait le sourire abîmé »…

Quand il lui annonça que ce n’était pas possible, elle partit d’un grand sourire et dit : « Bon, alors je vais rester avec mon sourire abîmé »…

Je peux vous assurer que son sourire est lumineux !

Tout comme d’ailleurs celui des deux autres dames évoquées ci-dessus, mais l’une accepte ce changement d’image, a des capacités de résilience pourrions-nous dire, les précédentes ne se rendent pas compte de la valeur et de la beauté de leur sourire …

Ce monsieur me montre ses mains et palpe ses épaules:

- « Regardez ça, j’ai les mains toutes maigres maintenant et mes épaules, je n’ai plus que la peau et les os ! Je suis foutu ! ».

À quoi associons-nous notre propre déchéance, notre finitude ? Quels signes avant coureurs de notre fin retenons-nous ? Comment nous préparons-nous  à cette étape ?

Et pourquoi, lorsque je vais en promenade dans le bourg en compagnie d’une personne âgée, les connaissances croisées me disent bonjour à moi, me parlent à moi et parfois n’adressent ni regard, ni un salut à cet autre vieillissant…?

Avons-nous conscience que nous pouvons parfois avoir peur ? Peur de ce qu’il/elle représente ? peur que « sa vieillesse » et ses effets soient contagieux ? Peur de ce qu’elle peut nous renvoyer de notre propre évolution, de notre propre finitude ? Peur de cette étape de notre vie ?

C’est pour cela, pour eux et pour nous, car nous sommes interdépendants, qu’ il est important d’éclairer nos réponses aux questions précédentes du mieux que nous pouvons, avec le plus de profondeur possible car le regard, l’attention, la présence, les mots , accordés à l’autre lui permettent d’exister.

Nous sommes un miroir pour l’autre.

Dans nos yeux, il/elle va se voir, se percevoir, être ou ne pas être.

La chaleur, l’empathie, la sympathie que nous offrons à la relation permet à chacun d’exister, est à la base de l’échange et du partage où chacun a sa place et son rôle. 

Il y a aussi cette dame de plus de 90 ans qui me dit : 

- «  Je suis bien ici, je ne peux pas demander mieux. C’est vrai, je ne suis pas chez moi, mais je ne pouvais plus rester seule chez moi et mes enfants ne pouvaient pas s’occuper de moi, ils travaillent, ont leurs enfants. Vraiment, je suis bien ici. Le personnel est gentil, nous mangeons bien, nous avons beaucoup d’activités, mon fils vient me voir toutes les semaines. Je suis heureuse.»

Nous avons à faire des deuils, petits et grands, ceux des êtres chers disparus, des meubles ou de la maison vendue et chacun(e) les traverse, les absorbe à sa manière.

Et heureusement, le bonheur est parfois là aussi, fruit de notre manière de cheminer dans les méandres de la vie.


Mais encore :

J’ai demandé à des personnes autour de moi trois mots qu’elles associent à « vieillir ».
Les mots les plus courants :

Sénilité, vieillesse, fatalité, déchéance, réalité, incontinence, ride, cheveux blancs, malade, dépérir, enrichir, perte d’autonomie, solitude, dépendance, souvenir, isolement, perte d’estime de soi, mort, inutile, retraite, douleur, connaissance, détachement, profiter, handicap.

La même question posée à des pratiquantes de  Qi Gong :

Sérénité, sagesse, expérience, avancer sereinement, apaisée, heureuse, rides, prendre le temps, douleurs, être posée, beauté des rides, dégénérescence mentale, contemplation, éloignement.


Nous avons ici plusieurs domaines :

-   Les effets du temps sur le corps ou les capacités cognitives ou sur la perception de soi-même

-   Les vertus acquises par l’expérience de vie

-   Des sentiments

-   Des attitudes ou états d’être

-   La nature de liens avec l’environnement et la société…

J’ai été frappée de voir comment dans le public de pratiquantes la perception du vieillir était exprimée en termes davantage « positifs » que dans l’autre public.

Avons-nous conscience de toute la vitalité contenue dans ces êtres qui parfois nous paraissent déjà morts ? Pouvons-nous orienter notre regard sur leurs capacités de tendresse, d’affection, de créativité, de gaieté, de mouvement, d’apprentissage et d’adaptation qui les habitent toujours ? Et de combien il est facile de se relier à eux dès que le cœur s’ouvre et les « regarde avec amour ». Si nous pouvons voir l’amour contenu dans un caillou comme l’écrit Henri Gougaud dans « les Sept plumes de l’aigle », n’est-il pas possible d’avoir confiance en eux et de voir, d’éveiller, de réveiller l’amour qui brille toujours en eux ?

Nous en resterons là pour aujourd’hui …

La nuit est arrivée …
 

Buros, 12 avril 2012

©Nadine Strube
Reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteure   
Photos : ©Nadine Strube
Publié le 16 Avril 2012






Bibliographie :

-   Kyril Ryjik : L’Idiot Chinois Tome 1, Initiation élémentaire à la lecture intelligible de caractères chinois, Ed.Payot, 1980

-   Kyril Ryjik : L’Idiot Chinois Tome 2, La promotion de Yu le Grand, Ed.Payot, 1984

-   Henri Gougaud : les Sept plumes de l’Aigle, Ed. Seuil, 1995

+   À écouter et à voir ci-dessous : Alma Adilon Lonardoni 15e concours de plaidoiries des lycéens au Mémorial de Caen : Le droit à une fin de vie digne et heureuse  




 

Partages…
par Nadine Strube

De coeur à coeur, de corps à corps :
Les êtres humains
 



Je travaille en Maison de Retraite.  J’accompagne collectivement des résidents sur un cours de Qi Gong, de petits groupes sur des animations diverses le plus souvent à base sensorielle ou individuellement dans des séances snoezelen * ou sur des temps du quotidien. 

La plupart des personnes que j’accompagne sont désorientées,  à mobilité réduite. Mais j’aime plutôt à décrire ce qui est vivant et présent en eux plutôt que ce qui fait défaut. Les moments de rencontre, de partage et de vie avec ces personnes me montrent que nous, êtres humains, avons besoin de relation, de l’autre, de sensorialité d’un bout à l’autre de la vie et que même si les mots disparaissent, si les notions de temps et d’espaces se dissolvent dans des brumes inconnues, nous restons sensibles à ce qui se passe autour de nous, à la qualité d’un toucher, d’une présence, d’une atmosphère et restons capables de relations, légères, souriantes, graves, d’échanges profonds qui passent par d’autres canaux..

Je remercie du fond du cœur toutes ces personnes qui m’offrent en confiance ce qu’elles sont et ce qui les anime en leur tréfonds, qui m’éveillent à tous ces petits et grands bonheurs de notre existence et font la richesse de nos rencontres.

Je souhaite partager ici, en leur rendant hommage, quelques unes de ces rencontres.

 

Nous marchons ensemble dans ce long couloir, tellement long pour ses pas fragiles et devenus incertains… Elle me dit : « je suis à moitié mouru »… moi, bien entendu je la vois bien vive, c’est-à-dire vivante, elle marche, elle parle, elle marche à mes côtés et moi à ses côtés… Pourtant, elle ne peut plus faire ce qu’elle faisait, elle n’est plus ce qu’elle était et la moitié d’elle est quelque part partie… Elle passe une majeure partie de sa journée assise et endormie sur un fauteuil au salon, cherche les toilettes le reste du temps.  Pourtant, hier, j’ai porté un bouquet de cinq jonquilles de mon jardin et quelques primevères et là, son visage s’éclaire, elle nomme les fleurs, raconte son jardin, le labeur pour qu’il soit beau, les diverses fleurs qu’elle plantait, les outils nécessaires…

Une expression et une expressivité tellement différentes de ce qu’elles sont « habituellement » chez elle !!!

 

Dans le petit groupe réuni autour de nos bouquets, une autre dame, habituellement assise dans son fauteuil roulant avec une raideur hiératique, tend avec une lenteur infinie le bras et la main vers les jonquilles, rapproche le vase, sent les fleurs, commente leur bel éclat jaune et leur fragrance…

Flammes de vie ravivées par quelques fleurs de printemps…

Après avoir doucement frappé à la porte, j’entre dans sa chambre, elle dort profondément. Sa respiration bruyante, ronflante remplit l’espace. Je m’approche, son visage est presque diaphane, déplissé, tourné vers la fenêtre, aucun mouvement sous ses paupières.  Sa main droite est sortie de dessous le drap. J’effleure légèrement le dos de sa main, de petits aller-retour et là … la respiration de la dame s’apaise, s’intériorise, se fait silencieuse et douce…

 

Plus tard, j’y retourne, pour l’inviter au gouter. Elle se réveille tranquillement à mon appel à mi-voix. Et sourit. « Vous êtes gentille » me dit-elle… 

Elle ouvre de grands yeux presque terrorisés, cherche une aide autour d’elle, cherche à partir, à aller ailleurs…

Je m’arrête et lui propose une visite à la bibliothèque que nous n’avions pu faire le jour précédent.

- « non, non, je veux aller dans ma chambre, je dois préparer mon rendez-vous de demain » ( un rendez-vous effectivement prévu) 

- « je vous accompagne »… Je guide son fauteuil roulant vers sa chambre.

Nous regardons au passage  par la fenêtre, vue sur le petit centre commercial de l’autre côté de la rue, sur le soleil et les arbres voisins, sur le ciel enfin azur après un mois et demi de pluie, sur le panneau lumineux de la pharmacie qui indique jour, heure et température….

Rien d’extraordinaire pour nous mais tous ces trésors de vie et de mouvement pour « eux » ! Que nous observons et commentons allègrement comme deux pies à la fenêtre !

Dans sa chambre, il est question et urgent de s’occuper de l’azalée, de l’arroser, de le mettre à la lumière, de le remettre sur le balcon, de le faire respirer, de lui enlever les fleurs fanées pour que les petites tiges vert tendre qui émergent poussent…

Puis, ceci fait, la proposition est de s’occuper de quelques poils disgracieux repérés sur le menton et un soin visage avec sa crème et de doux effleurages suivent…

Maintenant, tout est calme, la respiration s’apaise, le flot de paroles et d’inquiétudes se transforme en silence, en présence à soi, au temps présent .

Et c’est elle qui demande à repartir au salon, là où le plus souvent elle ne demande qu’à le fuir… 

Il secoue l’accoudoir de son fauteuil roulant, se débat dans des problèmes que personne ne comprend car il lui est bien difficile de s’expliquer. Mais je comprends qu’ils mobilisent toute son attention, créent des inquiétudes et que son « agitation et sa fébrilité » sont une manière de nous dire qu’il mobilise ses forces et son énergie pour en sortir. Après l’avoir écouté, je l’invite à une petite promenade dehors. Il ne fait pas bien chaud malgré le rayon de soleil. Nous allons jusqu’aux platanes, je lui indique où nous sommes, lui montre la place du village et comme et il demande à revenir, nous retournons d’un pas et d’une roue tranquilles.

Nous  regardons au passage le grand chêne, les petites pâquerettes nouvelles, sentons maintenant le rayon de soleil sur le dos…

Au retour, je reste un instant à ses côtés au salon en attendant le concert en béarnais que nous offrent une chanteuse et un pianiste. Il reste tranquille, écoute et chante…

La balade des gens heureux nous a pris un quart d’heure…

Petite dame recroquevillée dans son fauteuil, ses bras se ferment sur son torse, ses mains se ferment vers sa bouche, ses jambes se replient, elle se referme en position fœtale.

Nous sommes dans la pièce snoezelen*.  J’ai préparé la pièce avant notre entrée ensemble :  une musique qui associe musique classique et chants d’oiseaux, une ambiance lumineuse tamisée avec des branches de fleurs lumineuses, une senteur douce qui émane d’une vasque,  arum brumisateur et lumineux, il fait bien chaud…

Nous y sommes déjà venues à plusieurs reprises. Nous prenons le temps de nous repérer, de nous familiariser à nouveau avec le lieu, avec l’autre, de sentir ce qui est là, aujourd’hui. Rapidement elle se met à bailler à plusieurs reprises, à gorge déployée. Sa respiration s’approfondit. Je lui effleure les cheveux derrière la tête, la nuque, elle penche la tête pour y donner accès. Je descends vers les épaules, les coudes et très doucement, à l’écoute de son tonus musculaire et de ses mouvements propres j’accompagne, en musique, son bras valide dans des mouvements légers d’ouverture. Après quelques fois, elle initie elle-même le mouvement, le fait seule…

Même chose avec son deuxième bras et ses intestins qui se mettent à gargouiller : ça circule !

Elle respire, soupire et semble presque s’endormir… Je descends doucement vers les jambes, les pieds. Aujourd’hui, cette région semble plus délicate à aborder, son visage se plisse.

Silence et retour vers l’arrière de la tête, elle la redresse et étire le sommet de sa tête vers le ciel ; verticale !

Silence…

Je lui propose un petit chocolat, une boisson et si pendant la séance elle susurre à voix inaudible, maintenant elle parle d’une voix nette et ferme, parfaitement compréhensible… et ses yeux s’ouvrent, grands ouverts sur le monde extérieur…

Nous avons proposé un parcours sensoriel : chacune de nos structures avec résidents et animatrices a préparé un atelier : l’une sur le toucher avec des boites mystères et leurs indices associés, l’autre sur les senteurs avec des fleurs en tissu odorantes, magnifiques, l’autre encore sur le goût avec cinq saveurs choisies qui vont titiller les papilles gustatives et nous faire gouter autrement, un dernier sur les sons réunissant instruments fabriqués comme des bouteilles musicales, des bracelets à grelots, un oreiller musical et autres objets sonores du passé et du présent…

Nous avons invités les résidents à se réunir, ils sont trente cinq. Ambiance et lumière feutrées dans la salle à manger réaménagée pour la circonstance.

Je me demande bien comment je vais arriver à faire passer avec un si grand nombre, dont beaucoup qui n’entendent pas ou pas bien, une certaine qualité d’écoute…. ??

Les consignes sont données et j’en suis la première surprise, un silence religieux se fait… Je passe et fait écouter… les oreilles s‘ouvrent, se tendent, une véritable écoute se crée. Puis, les commentaires sont accueillis.

Dans un deuxième temps, chacun a soit une bouteille musicale (une petite bouteille de complément alimentaire remplie de cailloux ou bouts de bois, décorée ensuite avec des pastilles collantes), soit un grelot, un tambourin ou autre. Je propose un rythme et ils sont invités à le reproduire.  Il nous a fallu quelques répétitions des consignes pour parvenir à jouer tous ensemble mais vraiment quel plaisir et quelle joie !!!

A la toute fin des ateliers, une dame me dit : 

- « Merci de nous avoir fait vivre toutes ces expériences  »

- « Vous en avez connues d’identiques et bien d’autres dans votre vie ! »  lui ai-je répondu.

- « Oui, mais je les ai oubliées… » 

Ils sont tous là. Assis, le dos dans leur longueur, mains sur les cuisses, le visage concentré mais sans tension. Ils attendent sans attendre, ils sont là…

Nous nous entrainons pour notre future démonstration de Qi Gong lors d’une journée chinoise qui nous réunit d’abord autour d’un repas chinois préparé avec amour par les cuisiniers. Nous fêtons le nouvel an chinois, l’année du Serpent d’Eau avec un léger décalage horaire d’un mois car nous avions besoin d’un peu de temps pour nous préparer. Personne ne nous en tient rigueur ! Les mouvements lents respirés en groupe, chacun avec ses moyens propres, émeuvent spectateurs et pratiquants mis à l’honneur.

Bonheur du partage…

C’est vraiment bon !

Toutes les fleurs réunies font un merveilleux bouquet…

©Nadine Strube
Reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteure 
Buros, 22 février 2013 et 1er Avril 2013.

*Snoezelen : Cette méthode d’accompagnement des résidents est mise en œuvre dans notre structure depuis 2009. « Snoezelen, c’est vivre à travers la sensorialité du corps
avec des personnes, aussi démunies soient-elles,
une attitude interrelationnelle favorisant la détente,
le bien-être, la sécurisation au service de 
la réalisation de « l’être » et non du faire. »

Marc THIRY  kinésithérapeute Psychomotricien  /
Master en sciences de la santé Faculté de médecine 
de l’Université de Liège Education sanitaire et épidémiologie  / 
Professeur et fondateur de l’école « Snoezelen » en Belgique / 
Président de l’association Mouvements Corps et Ame Belgique. Cf : www.snoezelen-reseau.org 

 

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